L’invitation était déjà une collection
Je me souviens d’abord de l’invitation. Ce que j’avais gardé en mémoire comme un drôle de sac de légumes était, plus précisément, un sachet Gucci scellé sous vide contenant des bulbes de printemps — notamment de tulipe, de gingembre et de freesia. Une mention imprimée précisait avec humour que Gucci n’exerçait pas professionnellement dans le commerce des bulbes.
Le geste était amusant, mais il n’avait rien d’anecdotique. Bien avant que nous entrions au Palace, Alessandro Michele avait posé le principe de la soirée : le jardin Gucci pouvait être transporté, planté et laissé libre de pousser ailleurs. L’invitation ne donnait pas seulement une heure et une adresse. Elle installait une image appelée à se transformer.
« Avant que le rideau ne se lève, Gucci avait déjà transformé l’invitation en récit. »


Une maison italienne à Paris
Le 24 septembre 2018 à 21 heures, Gucci présentait sa collection printemps-été 2019 au Théâtre Le Palace, 8 rue du Faubourg-Montmartre. Pour cette saison unique, la maison quittait le calendrier milanais et choisissait Paris. Le défilé concluait un hommage à la France en trois temps, après la campagne « Gucci Dans Les Rues », inspirée de Mai 68, et la collection Croisière 2019 montrée à Arles.
J’ai pris part à cette soirée au moment où la Fashion Week parisienne s’ouvrait. Voir une maison italienne investir un lieu aussi chargé de mémoire française rendait immédiatement visible ce qu’un changement de ville peut produire : non pas un effacement de l’identité, mais un déplacement du regard. Gucci arrivait avec son vocabulaire et laissait Paris le mettre sous tension.
Le Palace, plus qu’un décor
Le choix du Palace ne reposait pas sur la seule beauté d’un théâtre. À la fin des années 1970, sous l’impulsion de Fabrice Emaer, le lieu était devenu un centre de la nuit parisienne où se croisaient mode, musique, art et cultures souterraines. Yves Saint Laurent, Karl Lagerfeld, Grace Jones et Andy Warhol appartiennent à sa mémoire. Gucci fut la première maison à y organiser un défilé.
Cette histoire convenait à Alessandro Michele, dont les collections assemblaient volontiers les époques, les références savantes et les signes populaires. Sans podium classique, les modèles avançaient dans les allées avant de rejoindre la scène. Le public ne regardait plus un monde séparé ; il se trouvait absorbé dans la représentation.
Le théâtre de la contradiction
La mise en scène faisait référence à Leo de Berardinis et Perla Peragallo, figures du théâtre expérimental italien. Le spectacle mêlait les registres avec une liberté presque insolente : silhouettes saturées de références, sacs en forme de tête de Mickey, un cacatoès blanc et, au milieu du défilé, Jane Birkin chantant « Baby Alone in Babylone » depuis son siège.
Cette accumulation aurait pu devenir un simple inventaire d’effets. Elle tenait parce qu’elle obéissait à une logique précise : chez Michele, le goût ne consiste pas à purifier, mais à faire cohabiter ce que les hiérarchies traditionnelles séparent. Le Palace, ancien théâtre devenu club puis théâtre à nouveau, incarnait déjà cette contradiction.
Ce qu’il reste d’une nuit
Avec le recul, ce défilé dit quelque chose d’essentiel sur la construction d’une maison. Gucci ne s’était pas contentée de transporter une collection de Milan à Paris. Elle avait relié l’invitation, la ville, l’histoire du lieu, les références théâtrales et les vêtements dans un même récit. Chaque élément préparait le suivant.
Le sachet de bulbes résume encore cette cohérence. Il était drôle, étrange, un peu absurde — et pourtant immédiatement compréhensible une fois replacé dans le jardin d’Alessandro Michele. Une grande maison sait produire ce type de mémoire : des années plus tard, un objet inattendu suffit à faire revenir toute une nuit. Mes photographies de cette nuit, et notamment celle de cette invitation, accompagnent ce récit sans remplacer ce que l’objet raconte déjà.
Sources & repères
