Une place, pas une salle
Il y a des lieux qui parlent avant la première silhouette. La place de la République n’est ni un salon, ni un musée, ni une adresse du triangle d’or : c’est l’endroit où Paris se rassemble lorsqu’il a quelque chose à dire. En y installant sa collection printemps-été 2027, le lundi 28 septembre au soir, Matières Fécales a fait entrer la mode dans un espace qui appartient d’abord aux cortèges, aux veillées et aux colères.
Le choix n’a rien d’un décor. Il prolonge un diptyque. En mars, au palais Brongniart, l’ancienne Bourse, le duo formé par Steven Raj Bhaskaran et Hannah Rose Dalton avait tourné en dérision les codes du 1 %. Six mois plus tard, le regard se retourne : il ne s’agit plus de moquer ceux qui possèdent, mais de regarder ceux qui portent le monde sans jamais en tenir les comptes. Quatre-vingt-dix-neuf looks, quatre-vingt-dix-neuf mannequins racisés : le chiffre devient une méthode.
Steven Raj Bhaskaran le résume d’une phrase, rapportée par Vogue France : pour eux, « le vrai Paris est ici ». On peut discuter la formule ; on ne peut pas nier qu’elle déplace le centre de gravité de la semaine.
« La politique n’existe pas pour elle-même : elle est au service de la société, jamais l’inverse. »
La famille d’abord
Le défilé s’ouvre sur ce qui précède toute appartenance : la naissance. Une femme enceinte, une autre portant un nourrisson emmailloté, puis la mère, la sœur et la nièce du créateur lui-même. Avant la classe, avant la religion, avant le passeport, il y a une personne qui arrive au monde et quelqu’un qui la tient.
Le vêtement suit ce mouvement intime. Lin, blanc, drapés opalins, tulle froncé, jupes longues et têtes couvertes : les mannequins voilées et la figure de la religieuse traversent ce premier acte sans caricature. Le voile n’y est ni un slogan ni un exotisme : il est montré comme un choix souverain, une parure d’appartenance et un geste d’émancipation. Et ce chapitre tranche : il affirme que chacune est libre de se vêtir comme bon lui semble, et que ce choix n’a de comptes à rendre à personne.
Placer la famille au cœur d’un défilé politique n’est pas un paradoxe. C’est rappeler que les injustices ne se vivent pas dans les abstractions, mais dans les foyers — dans une mère qui compte, dans un enfant qui attend.
RESIST
Puis la lumière se durcit. Le deuxième acte bascule dans une énergie punk : la religieuse revient, hérissée de pointes, le denim s’effiloche, des drapeaux sont détournés, et un mot s’inscrit sur les robes en jersey à traîne — RESIST. Trois silhouettes reprennent le bleu, le blanc et le rouge, comme pour rendre à la devise républicaine ce qu’elle promet et ne tient pas toujours.
Ce mot n’est pas un ornement. Porté sous la statue de la République, il sonne comme un rappel adressé aux institutions : l’égalité et la fraternité ne sont pas des acquis que l’on commémore, mais des exigences que l’on réclame. La mode, ici, ne commente pas l’actualité ; elle prête un corps à la protestation.
Le dernier acte, plus couture, remonte l’histoire : crinolines, robes de bal, silhouette dorée qui évoque la statue de la Liberté. Et le final renverse la hiérarchie : deux jeunes mannequins noirs portent des sculptures hyperréalistes d’élites blanches aux yeux bandés, œuvres de l’artiste Sarah Sitkin. Ceux que l’on porte d’ordinaire ne sont plus ceux qui portent.
La politique au service de la société
Ce que ce défilé dit, au fond, tient en une conviction : la politique n’existe pas seule. Elle n’a ni légitimité propre ni finalité en elle-même. Elle n’est là que pour servir la société — ses familles, ses croyants et ses non-croyants, ses enfants à naître, ses exilés — et non pour que la société se plie à ses calculs.
Lorsque cet ordre s’inverse, les 99 % deviennent des variables : des chiffres dans un budget, des silhouettes dans une file d’attente, des voix que l’on sollicite tous les cinq ans. Matières Fécales remet ces silhouettes au premier plan, dans l’espace même où les citoyens viennent rappeler aux gouvernants à qui ils doivent leur mandat.
Et le titre contient sa propre leçon : les 99 % ne sont pas impuissants face au 1 %. Ils peuvent l’influencer, le contraindre, le transformer — si la volonté est là. Le défilé ne promet pas cette volonté ; il la rend visible, et c’est déjà beaucoup. Selon les informations communiquées autour du show, une partie des revenus de la collection doit par ailleurs soutenir l’hébergement de réfugiés LGBTQIA+ en France : un geste concret, qu’il faudra suivre dans la durée.
Après l’ivresse, l’épreuve
Il serait pourtant malhonnête de ne célébrer que le symbole. Des barrières encadraient la place, et une partie du public a regardé le spectacle depuis l’autre côté. Le paradoxe est réel : un défilé pour les 99 % reste un événement de la semaine de la mode, avec ses invités, sa sécurité, ses premiers rangs et l’arrivée très attendue de Rihanna.
Une partie de la presse a aussi relevé que le message, cette saison, prenait parfois le pas sur le vêtement — près de deux fois plus de looks qu’en mars, et une procession allégorique là où l’on attendait parfois une collection. La remarque est juste, et elle n’annule rien. Elle fixe simplement la prochaine exigence.
Car c’est là que se jouera la suite : faire durer la promesse au-delà du geste. Le vêtement devra porter le propos aussi fort que la place qui l’a accueilli. Si Matières Fécales y parvient, ce 28 septembre ne restera pas comme une belle image de protestation, mais comme le moment où la mode parisienne a accepté de regarder la société qu’elle habille.
Sources & repères
- Vogue France — « Matières Fécales habille la contestation », Alice Pfeiffer, 29 septembre 2026
- Numéro — What to remember from the Matières Fécales show on Place de la République, 30 septembre 2026
- nss magazine — The Incomplete Revolution of Matières Fécales’ SS27 Collection, 29 septembre 2026
- Style Cartel — Matières Fécales Spring 2027: Fashion for the 99%
